top of page

Étymologie, style, arts : un chemin tout tracé

Dernière mise à jour : 13 oct. 2022


Paysage à l'horizon dégagé, avec chemin au centre, champ de tournesols à droite et vaste ciel nuageux
"En peu de temps parfois on fait bien du chemin."

Nous sommes nombreux à avoir repris, depuis quelques jours, le chemin de l’école ou du travail. Le chemin ?

Savez-vous que le mot chemin est d’origine gauloise ? Seriez-vous capable de citer au moins dix expressions contenant le mot chemin ? Souhaitez-vous vous engager sur la voie de l’anadiplose ou de l’antépiphore et vous entraîner à en écrire ? Quels livres, films, chansons, oeuvres d'art le terme chemin évoque-t-il immédiatement pour vous ?

Allons ! Ne passons pas par quatre chemins. Si le coeur vous en dit, faisons ensemble un bout de chemin, sortons des sentiers battus, musardons au hasard des multiples sentiers que le mot chemin nous fait emprunter. Chemin faisant, rafraîchissons notre style grâce à un exercice d'écriture et, puisque tous les chemins mènent à la création, serpentons parmi les oeuvres d’art qui enrichissent le chemin de la vie.


J'ai un mot à vous dire ou comment tout savoir sur l'origine du mot chemin


Le mot chemin est d’origine celtique. Le terme français vient du latin populaire camminus.

Pour rappel, le latin populaire (ou vulgaire) désigne une langue locale revisitée par le latin lors des conquêtes de territoire. En espagnol, chemin se dit camino, en italien cammino, en portugais caminho.

Le latin camminus emprunte à un mot gaulois.


Le français est essentiellement une langue latine, mais pour se former, il a également emprunté au grec, au gaulois, à l'hébreu, au germanique, aux langues orientales.

Soulignons en passant que le gaulois a été parlé pendant des siècles sur notre hexagone et même, pendant quelque temps encore, après l’invasion romaine. Astérix et Obélix s'en souviennent ! La langue française a hérité de nombreux mots gaulois notamment liés à la nature et aux techniques de guerre ou de construction. Citons par exemple « dune, sapin, brochet, alouette, mouton, braire, charpente, courroie, chemise, ardoise, déblayer, tanner ».


Mais reprenons notre chemin. Ce mot peut désigner :

- une voie reliant un point à un autre, au sens propre (indiquer le chemin à quelqu’un, passer son chemin, un chemin de terre) et au sens figuré (être dans le bon chemin en se conduisant bien). Par analogie, le chemin de table relie un bord de table à l’autre, le chemin d’escalier relie les marches et le chemin de roulement, en mécanique, accueille une poutre ou un pont roulants pour déplacer les charges lourdes d’un point à l’autre ;

- ce sur quoi on fait passer quelque chose (ce chemin est impraticable) ;

- une direction, un moyen de parvenir à un but (montre-moi le chemin de ton coeur ; le chemin de la liberté, de la gloire, de la connaissance) ;

- l’espace, la distance parcourus entre deux points par quelqu’un ou quelque chose (à mi-chemin, il a fait du chemin).


Parmi les acceptions particulières, en marine, le chemin d’un navire désigne le nombre de milles parcourus.


Allant notre petit bonhomme de chemin, nous avons déjà fait du chemin, mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin.


Il existe de nombreuses expressions contenant le mot chemin : en chemin, chemin faisant, faire son chemin, tracer le chemin, passer son chemin, prendre des chemins de traverse, faire un bout de chemin avec quelqu'un, vieux comme les chemins, trouver une pierre en son chemin, se mettre en chemin, se mettre sur le chemin de quelqu'un, montrer le chemin, passer son chemin, rebrousser chemin, trouver quelqu'un sur son chemin, ça n'en prend pas le chemin ...

Parmi les expressions d’origine religieuse, pour les Chrétiens, le chemin de croix est le chemin parcouru par le Christ en portant sa croix, jusqu’au Calvaire. Au sens figuré, il désigne un moment douloureux à traverser. Trouver son chemin de Damas, c’est trouver sa voie après une conversion brusque, allusion biblique à l’apôtre Saint-Paul, converti au christianisme alors qu’il faisait route vers Damas pour persécuter les « disciples du Seigneur ». Chez les bouddhistes, les huit chemins de la délivrance sont les huit pratiques qui permettent de se libérer de la douleur et d’atteindre la sagesse : vue, intention, parole, action, vie, effort, attention, recueillement parfaits. Un joli programme !


Retenons également :

- À chemin battu, il ne croît point d’herbe : il est inutile de s’attarder sur une affaire dont beaucoup s’occupent déjà.

- Tous les chemins mènent à Rome : pour atteindre un même but, il existe plusieurs moyens.

- Prendre le chemin des écoliers : prendre le chemin le plus long, prendre son temps, l’expression sous-entendant que les élèves retardent le moment de rejoindre la classe, les vilains garnements !


Parmi les expressions un peu oubliées, le chemin de velours, chemin tracé sur une pelouse qualifie, par extension, une voie agréable pour parvenir à quelque chose. Le chemin de Saint-Jacques peut désigner la voie lactée. Et si nous les remettions au goût du jour ?


Un mot de la même famille qu'un autre est un mot qui a le même radical.

De la même famille que le mot chemin, cheminer et acheminer, cheminement et acheminement, cheminot, variante de chemineau, terme presque oublié, qui qualifiait un manoeuvre allant de chantier en chantier et, par extension, un vagabond. Le terme cheminot a été créé à partir de chemineau pour désigner un employé des chemins de fer.


Précisons que le mot cheminée, contre toute apparence, n’a pas la même origine que le mot chemin. Cheminée vient du latin caminata, forme du verbe caminare, « creuser un four ». Le four était désigné en latin par le mot caminus, lui-même emprunté au grec kaminos, « le four ».


Il y a tant à dire. La route serait longue encore. Mais, puisqu’il est question de « route », finissons cette étape du parcours dans le pays du mot chemin avec quelques-uns de ses synonymes. Ah, le délicieux univers des synonymes qui incitent sans cesse à la nuance !


Un synonyme désigne un mot qui a le même sens qu'un autre ou à peu près, car tout est dans la nuance : s'il existe tant de synonymes, c'est que chaque mot s'applique à un cas précis, révélant du même coup la richesse et la complexité du monde dans lequel nous vivons.

La route (la rompue, la cassée, du latin rupta) abîme la nature pour tracer droit à travers elle, alors que le chemin la respecte, épouse ses contours et ses sinuosités, les accidents du terrain.

Le sentier ou la sente (du latin semita) sont des passages étroits, bienvenus lorsque l’on cherche à éviter les grands chemins, ceux où l’on croise les bandits.

La rue, du latin ruga, « la ride », est ainsi appelée car elle forme un creux entre deux rangées de maison (vous ne la verrez plus de la même façon désormais, n'est-ce pas ?).

La piste, de la même famille que pétrir, est le chemin que l’on pétrit avec ses pieds, que l’on foule.

Une allée est faite pour se déplacer, se promener ; le mot est issu du latin ambulare qui a aussi fourni le terme ambulance, véhicule destiné à des promenades généralement peu agréables. La tortille, beaucoup plus plaisante, désigne l’allée étroite, tortueuse que l’on peut emprunter dans un parc ou un jardin.

La voie vient du latin via, préposition que l’on emploie encore telle quelle en français et qui signifie « en passant par ». Nous sommes passés du chemin à la voie via le sentier, la rue, la piste et l’allée. Quel voyage !



Chemin de sous-bois en automne avec talus à gauche.
"Ce petit chemin qui sent la noisette"

Vous avez du style ou comment l'anaphore, l'anadiplose et l'antépiphore vont vous aider à améliorer votre expression


« Voyageur, le chemin

C'est les traces de tes pas

C'est tout ; voyageur,

il n'y a pas de chemin,

Le chemin se fait en marchant

Le chemin se fait en marchant

Et quand tu regardes en arrière

Tu vois le sentier que jamais

Tu ne dois à nouveau fouler

Voyageur ! Il n'y a pas de chemins

Rien que des sillages sur la mer.

Tout passe et tout demeure

Mais notre affaire est de passer

De passer en traçant

Des chemins

Des chemins sur la mer »


Antonio Machado, Champs de Castille, 1912


Ce poème, dont je n’ai reproduit ici que la fin, repose sur des figures de répétition.


Figures de répétition : modes d'expression reposant sur la répétition employés par l'écrivain ou l'orateur pour donner du style à ses mots.


L’ANAPHORE (du grec ana, « en haut » et pherein, « porter ») consiste à répéter un mot ou groupe de mots en début de vers ou de phrase. On en trouve plusieurs dans ce texte, facilement repérables « C’est », « Le chemin », « Tu », « Des chemins ».


L’ANADIPLOSE (du grec anadiplosis, « redoublement ») place le même mot à la fin d’une phrase, puis au début de la suivante. Le terme chemin à la fin du vers 4 est repris au début du vers 5. L’expression de passer au vers 13 est reprise au début du vers 14.


L’ANTÉPIPHORE (du latin ante, « avant » et du grec epipherein, « déposer une chose sur une autre ») est la répétition d’un même vers comme un refrain. Ici, la répétition de il n'y a pas de chemin ou bien de Le chemin se fait en marchant fait de ce poème un chant.


L’engagement du poète qui parle avec conviction et coeur explique ces formules d’insistance. En outre, ces répétitions simulent ce dont il est question dans ce passage : la marche ainsi que le mouvement de la mer et de ses sillages, métaphores de la vie humaine.


Un petit exercice d'écriture ?

Pourquoi ne pas essayer ces figures de répétition dans un texte de votre invention ? Vous pouvez reprendre la structure du poème d’Antonio Machado qui vous soutiendra dans votre création. Ensuite, choisissez un sujet qui vous tient à coeur puis lancez-vous. Amusez-vous à dire votre texte à voix haute lorsque vous l’aurez terminé. Vous constaterez alors la force que donnent à un texte ces figures de style.


Afin de vous encourager, j'ai concocté cet exemple pour vous :

« Toi qui me lis ou m’écoutes, le poème,

C’est les traces de tes mots

C’est tout ; toi qui me lis ou m’écoutes,

Il n’y a pas de poème,

Le poème se fait en écrivant

Le poème se fait en écrivant

Et quand tu te relis

Tu vois les lignes que jamais

Tu ne dois à nouveau tracer

Toi qui me lis ou m’écoutes ! Il n’y a pas de poèmes

Rien qu’un souffle sur la terre.

Tout s’écrit et tout s’efface

Mais notre affaire est d’écrire

D’écrire en créant

Des poèmes

Des poèmes sur la terre »


À vous de jouer.


Paysage de nature avec chemin à gauche, vignes à droite et ciel nuageux avec arc-en-ciel
"Le chemin se fait en marchant"

Les arts se prélassent ou comment raviver sa culture générale


Voici quelques suggestions d'oeuvres à découvrir ou à revisiter à l'occasion de notre cheminement.

Quels livres, quelles chansons ou quelles musiques, quels films, quelles oeuvres d'art vous viennent à l'esprit lorsqu'il est question de chemin ?

Des oeuvres littéraires :


Voyage avec un âne dans les Cévennes, paru en 1879, récit du parcours de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson (l’auteur de L’Île au trésor) dans cette partie du massif central en compagnie d’une ânesse, et qui a donné son nom au chemin de grande randonnée n°70 dit "le chemin de Stevenson" ; le poème d’Antonio Machado pris en exemple dans la rubrique précédente, issu du recueil Champs de Castille, 1912, Ed.Gallimard 1981 ; Le Chemin des écoliers, de Marcel Aymé, 1946 ; « En sortant de l’école » de Jacques Prévert, dans Histoires et d’autres histoires, 1946.

Des films :


Le Magicien d’Oz (The Wizard of Oz), sorti en 1939, réalisé par Victor Fleming, pour la route en briques jaunes sur laquelle Dorothy danse avec l’épouvantail et l’homme d’étain ; Le Chemin des écoliers, de Michel Boisrond, 1959, avec Alain Delon et Bourvil, d’après le roman de Marcel Aymé cité dans la rubrique précédente ; Le Grand chemin, , sorti en 1987, réalisé par Jean-Loup Hubert, avec Richard Bohringer et Anémone qui ont respectivement obtenu pour leur rôle le César du meilleur acteur et de la meilleure actrice.

Des œuvres d’art :


De nombreuses oeuvres du peintre paysagiste britannique George Turner (1841 - 1910) représentent des chemins ; Deux Hommes contemplant la lune, tableau de Caspar David Friedrich, 1819-1820 ; l’huile sur toile d’Eugène Boudin, Chemin animé, bord de rivière, créée en 1887.


Des chansons :


La chanson composée par Mireille et Jean Nohain en 1933 « Ce petit chemin qui sent la noisette », évidemment ; la version chantée par Yves Montand, pour la première fois en 1968, du poème de Jacques Prévert « En sortant de l’école ».


Cette liste est loin d'être exhaustive bien sûr, elle est aussi très subjective. À vous de la compléter selon vos goûts et votre expérience.



Prêt-e à faire à nouveau un bout de chemin ensemble la semaine prochaine ?


L'étymologie du mot chemin, les nombreuses expressions qui contiennent ce mot, l'anaphore, l'anadiplose, l'antépiphore (mais non, ce ne sont pas de nouveaux jurons du capitaine Haddock !), les oeuvres artistiques et littéraires que le chemin évoque pour vous : j'espère que votre cheminement, à la lecture de cet article, a été agréable.

Osez faire l'exercice d'écriture suggéré dans l'article, partagez-le et laissez un commentaire en bas de page si le coeur vous en dit.

À la semaine prochaine pour une nouvelle exploration linguistique, stylistique et artistique.

Comments


bottom of page