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Étymologie, style, arts : un mille-feuille (eh oui, sans -s !) crémeux de connaissances


Tapis de feuilles d'un beau vert brillant avec des nervures couleur crème.
"Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches."

C'est la saison où elles commencent à tomber, tournoyant parfois joliment jusqu'au sol ; la saison où les écoliers sortent les leurs de leurs cartables, souvent à grands carreaux, perforées, blanches. Oui, vous l'avez deviné, il s'agit de la feuille : d'arbre ou de papier, elle peuple encore nos vies, mais, en période d'inquiétudes environnementales et de numérisation à tout crin, on la sent plus fragile, et donc plus précieuse que jamais.

Sauriez-vous citer des mots de la même famille que le mot feuille ? Combien d'expressions contenant ce terme connaissez-vous ? Qu'est-ce qu'un in-folio selon vous ? Et une métonymie ? Quels livres, films, chansons, oeuvres d'art le terme feuille évoque-t-il immédiatement pour vous ?

Allons ! Ne tremblez pas comme une feuille face à ces questions en rafale. Suivons ensemble les nervures de la feuille d'arbre ou les lignes de la feuille de papier : elles nous serviront de guides, nous faisant un tapis pour nous aventurer dans le monde du mot feuille. Feuille, je te connais un peu, beaucoup, passionnément : effeuillons les pétales de ce mot pour en savoir un peu plus sur son origine, sa famille, les expressions qui le contiennent. Prenons du papier, un crayon, écrivons quelques mots inspirés par Verlaine, par les procédés de l'énumération et de l'allitération. Enfin, citons quelques oeuvres d’art afin que le feuilleton soit complet. Un bon mille-feuille après tout cela ne serait pas de refus !



J'ai un mot à vous dire ou comment tout savoir sur l'origine du mot feuille

Le mot feuille vient du latin folium qui a donné, en espagnol, folio et hoja ; en portugais, folha ; en italien, foglia.

Il désigne à la fois la feuille végétale et la feuille de papier.

Le mot feuille a d'abord un sens botanique, puis, par extension, désigne une matière étendue, plate et mince (feuille d'or, feuille d'aluminium). Plus spécifiquement, la feuille désigne le support sur lequel on écrit ou dessine (feuille de papier) et, par métonymie, l'information contenue sur ce support (feuille d'impôts, de route).


Métonymie : figure de style qui consiste à employer un mot à la place d'un autre, les deux termes ayant un rapport logique (le contenant pour le contenu ; la marque pour l'objet ; le concret pour l'abstrait, etc.). Par exemple, la feuille de route qualifie les indications d'itinéraire plutôt que le support sur lequel elles se trouvent.

Il existe des sens spécialisés du mot feuille : en boucherie par exemple, la feuille désigne un couteau court à lame large ; dans le domaine des beaux-arts, un ornement imitant les feuilles d'un arbre ou d'une plante (la feuille d'acanthe sur les chapiteaux corinthiens, la feuille de vigne sur les tableaux et les sculptures de nus) ; en menuiserie, la lame de parquet s'appelle aussi feuille de parquet ; en anatomie et dans un emploi familier, l'oreille peut être nommée feuille ou feuille de chou, les plis et courbes de ce végétal rappelant ceux du pavillon de l'oreille.


Dans la famille du mot feuille, on trouve, entre autres : feuillu, feuillage, effeuiller, feuilleter.


Court rappel : un mot de la même famille qu'un autre est un mot qui a le même radical.

Le feuillet désigne chaque partie d'une feuille pliée sur elle-même, mais aussi, par extension, la troisième poche de l'estomac des ruminants qui ressemble à une pile de feuillets.


Le feuilleton désigne l’épisode d’une histoire que l’on peut lire sur une feuille de journal. Il a ensuite qualifié également le feuilleton radiophonique ou télévisuel.

Le trèfle, plante à trois feuilles, vient du latin tri-folium, tri signifiant « trois » bien sûr. Ce qui rend un peu ridicule l'expression trèfle à quatre feuilles que l'on devrait logiquement appeler « quadrifeuilles ».

Le gâteau que l’on appelle mille-feuille (sans -s à la fin lorsqu'il n'est question que d'un seul gâteau) se nomme ainsi car il consiste en une alternance de couches de pâte feuilletée et de crème pâtissière. Le mot s’orthographie avec un trait d’union. C'est quand il est au pluriel que l'on met un -s à la fin du mot feuilles : des mille-feuilles.

La mille-feuille, au féminin, qui s’écrit de la même façon que son homonyme, désigne la plante nommée achillée (une achillée millefeuille, tout attaché, ou une mille-feuille, avec trait d’union ; au pluriel, des achillées millefeuilles ou des mille-feuilles). Subtil !

Exfolier, exfoliation, in-folio appartiennent également à la famille du mot feuille.

L’in-folio (littéralement, « livre en feuilles ») est un livre fabriqué avec des feuilles pliées en deux puis assemblées. Si les feuilles sont pliées en quatre (cela ne veut pas forcément dire que ce sont des livres amusants), il s’agit d’un in-quarto ; en huit, un in-octavo ; en douze, un in-duodecimo ou in-douze plus simplement.


Parenthèse littéraire : le jeune Victor Hugo a vécu, avec sa mère et son frère Eugène, 12 impasse des Feuillantines dans le Quartier latin à Paris. Il évoque l'endroit à plusieurs reprises dans ses poèmes, notamment le jardin :


« Le jardin était grand, profond, mystérieux,

Fermé par de hauts murs aux regards curieux,

Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières,

Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres ;

Plein de bourdonnements et de confuses voix ;

Au milieu, presque un champ, dans le fond, presque un bois. »


Victor Hugo, Les Rayons et les ombres 1840, « Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813».


La maison et le jardin de la rue Plumet dans Les Misérables font directement référence à ce lieu marquant de l'enfance du célèbre écrivain.


La maîtrise d'une langue vivante, de ses caractéristiques et de ses subtilités, repose autant sur l'acquisition des mots que des expressions qui les contiennent.

Parmi les expressions contenant le mot feuille, trembler comme une feuille (« avoir très peur ») ; une feuille de chou (« un mauvais journal ») ; tomber en feuille morte (« tomber en grands mouvements tournoyants ou par glissements latéraux alternés, surtout en parlant d'un avion ») ; regarder ou voir la feuille à l'envers (« se livrer à des ébats amoureux dans un bois ») ; avoir les oreilles en feuilles de chou, et plus familièrement, être dur de la feuille (« être un peu sourd » ) ; une giroflée à cinq feuilles (« une gifle ») ; qui a peur des feuilles ne doit point aller au bois (« il ne faut pas s'engager dans des entreprises qui suscitent la crainte »).

Trouverez-vous l’occasion d’employer une de ces expressions dans les jours qui viennent ?


Feuilles végétales entourant une feuille de papier vert à petits carreaux sur laquelle il est écrit "feuille" et feuille de papier blanc découpée en forme de feuille d'arbre.
Feuille d'arbre et feuille de papier.

Vous avez du style ou comment l'énumération, la gradation et l'allitération vont vous aider à améliorer votre expression


« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous. »

Paul Verlaine, « Green », Romances sans paroles, 1874

Un beau début de poème qui commence par une ÉNUMÉRATION (liste de mots), voire une GRADATION (liste de mots classés selon un ordre précis). Cette énumération est surprenante : en effet, on s’attendrait à ce que les fleurs et les fruits, connotés de façon plus positive, viennent après les feuilles et les branches. Toutefois, ce « classement » permet au poète d’insister sur la modestie de son amour : son coeur vient après les feuilles et les branches qui viennent après les fruits et les fleurs.


Le CHAMP LEXICAL de la nature fruits, fleurs, feuilles, branches s’impose dès le début du texte : quoi d’étonnant dans un poème qui s’appelle « Green » ?


Un champ lexical désigne l'ensemble des mots réunis autour d'un même thème.

Enfin, on remarque l’ALLITÉRATION en f dans le premier vers (fruits, fleurs, feuilles) toujours bienvenue pour créer une harmonie et un rythme particuliers, faciles à mémoriser.



Allitération : répétition d'une même consonne dans un vers ou une phrase.

Évidemment, il est difficile de ne pas citer les vers célèbres, mais si tristes de Paul Verlaine :


« Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà

Pareil à la

Feuille morte. »


« Chanson d'automne », dans le recueil Poèmes saturniens, 1866.


Serge Gainsbourg revient tout de suite à l'esprit avec sa chanson Je suis venu te dire que je m'en vais écrite en 1973.


On songe également au refrain de la chanson de Jacques Prévert et Joseph Kosma datant de 1945 :


« Les feuilles mortes se ramassent à la pelle

Les souvenirs et les regrets aussi. »


Entendez-vous Yves Montand fredonner ?


Pour ne pas finir le chapitre sur cette touche mélancolique, voici dans sa totalité le poème de Paul Verlaine dont nous avons analysé une partie :


« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.


J'arrive tout couvert encore de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée

Rêve des chers instants qui la délasseront.


Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encore de vos derniers baisers ;

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,

Et que je dorme un peu puisque vous reposez. »

Un petit exercice d'écriture ?

Pourquoi ne pas détourner les deux vers de Verlaine en remplaçant tout simplement le champ lexical de la nature par un autre et en modifiant le deuxième vers en conséquence bien sûr ?


Trois exemples de mon cru pour vous encourager :


« Voici des mots, des jeux, des oeuvres et du style,

Et puis voici ce vers qui n'est fait que pour vous. »


« Voici des mots d’émue, mystérieux et miellés,

Et puis voici ce vers pour que vous écriviez. »


« Voici des mots mêlés, magiques, merveilleux,

Et puis voici ce vers pour que vous fassiez mieux. »


À vous de jouer. Vous pouvez bien sûr laisser vos trouvailles en commentaire afin que nous les partagions.


Feuilles de vigne aux couleurs de l'automne avec un rouge foncé très marqué.
"La feuille d'automne emportée par le vent."

Les arts se prélassent ou comment raviver sa culture générale


Quels livres, quelles chansons, quelles musiques, quels films, quelles oeuvres d'art évoque pour vous le mot feuille ?

Voici quelques suggestions d'oeuvres à découvrir ou à revisiter à l'occasion de notre cheminement.

Des oeuvres littéraires :


S'il fallait ne retenir qu'une oeuvre littéraire, un recueil de poèmes : Les Feuilles d’automne de Victor Hugo, recueil publié en 1831 et en particulier les six poèmes regroupés sous le titre « Soleils couchants » (« Ce siècle avait deux ans », « Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées », « Rêver, c’est le bonheur ; attendre, c’est la vie », « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris. ») ; Les Feuillets d'Hypnos de René Char, écrits pendant la Deuxième Guerre mondiale et publiés en 1946, réflexions et témoignages d'instants du quotidien (« Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. » ; « Ne t'attarde pas à l'ornière des résultats. » ; « Si la vie ne pouvait être que du sommeil désappointé. »).

Des films :


La Forêt d’émeraude, de John Boorman, sorti en 1985 (un jeune garçon, dont le père travaille sur un barrage en bordure de la forêt amazonienne, est enlevé par une tribu d’indigènes …) ; Le Chêne de Michel Seydoux et Laurent Charbonnier, documentaire poétique, sorti en 2022.

Des œuvres d’art :


Les tableaux du Douanier Rousseau (1844 - 1910), ses impressionnants paysages de jungle aux feuillages exubérants ; le Dôme des Invalides à Paris, construit à la demande de Louis XIV en 1670, qui possède un toit recouvert de centaines de milliers de feuilles d'or.


Musiques et chansons :


La comptine Colchique dans les prés (« La feuille d’automne emportée par le vent / En ronde monotone tombe en tourbillonnant ») ; les chansons, mentionnées plus haut, de Jacques Prévert et Joseph Kosma, Les Feuilles mortes, composée en 1945 et de Serge Gainsbourg Je suis venu te dire que je m'en vais, écrite en 1973 ; la jolie et triste chanson de Renan Luce Je suis une feuille, 2009.

Cette liste est loin d'être exhaustive bien sûr, elle est aussi très subjective. À vous de la compléter selon vos goûts et votre expérience.



Prêt-e à trouver de nouveaux trèfles à quatre feuilles dans le précieux champ des mots la semaine prochaine ?


L'étymologie du mot feuille, sa famille, les expressions créées à partir de ce terme et qui font toute la saveur de la langue française, l'énumération, la gradation, l'allitération, les oeuvres artistiques et littéraires que la feuille évoque pour nous : il y avait presque de quoi en faire un roman-feuilleton.

Pratiquez l'exercice d'écriture présenté dans l'article : vous verrez, cela fait du bien d'écrire, de découvrir que l'on est capable, de laisser aller son imagination, d'organiser sa pensée. Partagez vos bonnes feuilles en laissant un commentaire en bas de page si le coeur vous en dit.

À la semaine prochaine pour une nouvelle exploration linguistique, stylistique et artistique.



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