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Étymologie, style, arts : et si nous percions le mystère ?

Dernière mise à jour : 28 sept. 2022


Photomontage montrant une fleur de pissenlit mise en pespective sur fond de soleil couchant.
"Le mystère est dans cette vie."

Cela vous intrigue ? Pas étonnant, puisque, aujourd'hui, nous allons traiter du mot mystère.


Quoi de plus mystérieux en effet que de penser que les mots muet, myope, mot, ministère, métier ont tous un lien avec le terme mystère ? Tâchons de résoudre ensemble cette énigme. Ajoutons une part de mystère à notre façon d'écrire grâce à la troublante asyndète, à l'étonnante palillogie. Enfin, enquêtons sur les oeuvres d'art qui font la part belle à l'inexplicable, à l'inconnu, aux sens cachés.


J'ai un mot à vous dire ou comment tout savoir sur l'origine du mot mystère


Le mot mystère vient du grec musterion , « la chose secrète », et mustes, « l’initié ».


Ces deux racines grecques sont elles-mêmes issues du verbe muein, avoir la bouche ou les yeux fermés (être « mu-et », « my-ope »), sans doute lui-même tiré d’une onomatopée mu désignant un son inarticulé.

Étonnamment, le terme mot est d’abord le son à peine audible que l’on prononce pour s’exprimer. D’ailleurs ne dit-on pas Il n’a pas soufflé mot ou Motus et bouche cousue ? En vérité, rien d'étonnant à ce que mystère et mot soient liés : les billets publiés sur ce blog le prouvent chaque semaine, les mots d'une langue cachent bien des secrets. Inévitable, puisqu'ils sont le reflet de notre façon de vivre !

muein en grec, « avoir la bouche ou les yeux fermés » > mu, onomatopée latine désignant un son inarticulé > muttum puis mottum en latin > mot en français, « un son à peine distinct » ?!

Le sens du mot mystère est d’abord mystique, religieux. L’initié entre en contact avec Dieu durant une cérémonie secrète appelée musterion (terme grec cité plus haut). Dans le Nouveau Testament, il est question des « saints mystères ». Au Moyen âge, le mystère, du latin mysterium, est une pièce de théâtre à sujet religieux.

Attention, ce n’est pas fini, accrochez-vous. En latin médiéval, le ministerium (ministère en français) a sans doute été confondu avec le mysterium aussi bien au niveau du son que du sens. Le mystère désigne alors le service religieux, l’office et le ministère la charge que l’on doit remplir. Cette dernière incombe à un serviteur, un minus, bel exemple d’évolution de signification - et d'ascension sociale -, car qui aurait l’idée à présent de qualifier un ministre de moins que rien ? Ce n’est qu’au XVIIè siècle que le mot ministère prendra son sens politique.

Cerise sur le gâteau, le latin vulgaire misterium est la forme contractée du ministerium : il a donné le mot français métier !

Avez-vous suivi ce chassé-croisé de mots pour le moins intriguant ?


Mystère, ministère, métier : un joli chassé-croisé de sens et de sons.

Quelques membres de la famille du mot mystère :


- mystifier quelqu’un, c’est, au sens premier, le plonger dans un mystère, puis, par extension, le tromper en lui présentant une idée séduisante, mais fausse ;

- mystérieux est l'adjectif et mystérieusement, l'adverbe régulier, formés à partir du nom mystère ;

- le mysticisme désigne une attitude religieuse, la mystique étant l'ensemble des pratiques ou oeuvres qui relèvent du mysticisme. Une expérience mystique qualifie un événement qui concerne les mystères d'une religion ou, plus largement, une expérience exaltante, absolue.


Un adverbe régulier se forme à partir de l'adjectif au féminin, auquel on ajoute le suffixe - ment : mystérieux > mystérieuse > mystérieusement.

Pour finir cette première partie sur une touche gourmande, le Mystère (nom déposé), c'est aussi ce praliné qui enrobe une succulente crème glacée cachant elle-même une délicieuse meringue. Il n'y a pas de mystère : avec une telle combinaison, difficile de résister !


Alors, le mystère du mot mystère est-il désormais élucidé pour vous ?



Peinture numérique à partir d'un soleil couchant avec ligne de montagnes en bas de l'image puis jeu de couleurs dans le ciel..
"Étrange mystère !"

Vous avez du style ou comment la comparaison, l'asyndète et la palillogie (mais si !) vont vous aider à améliorer votre expression

« Que sert à mon esprit de percer les abîmes

Des mystères les plus sublimes, Et de lire dans l’avenir ? Sans amour, ma science est vaine, Comme le songe dont à peine

Il reste un léger souvenir. »

Jean Racine, Cantiques spirituels, 1694.

Le poète Jean Racine (1639 - 1699) constate que l’amour donne sens et consistance au savoir et à la connaissance. Il utilise une COMPARAISON, rapprochant la science (le fait de savoir) privée d’amour et le songe évanescent, le rêve que l’on a du mal à retenir au réveil.

Rappelons également, à cette occasion, le principe de l’ASYNDÈTE (du grec asundeton, composé du a- privatif et de sundein, « lier ensemble ») : on enlève les liens logiques dans la phrase pour la rendre plus directe, plus frappante. Ici, Racine n’emploie pas la conjonction de coordination car entre sa question et sa réponse : « Car sans amour, ma science est vaine etc. ».


Asyndète : figure de style qui consiste à supprimer les liens logiques dans la phrase.

La deuxième citation est de Max Jacob (1876 - 1944) dans Le Coq et la Perle :

« Le mystère est dans cette vie, la réalité dans l’autre ; si vous m’aimez, si vous m’aimez, je vous ferai voir la réalité. »

Avez-vous remarqué la belle PALILLOGIE (ou ÉPIZEUXE ou REDOUBLEMENT ou RÉDUPLICATION) ? Les deux derniers termes permettent de deviner le principe d’écriture qui se cache derrière ces mots savants. La palillogie consiste à répéter le ou les mêmes mots en les plaçant côte à côte : « si vous m’aimez, si vous m’aimez ». Un terme bien compliqué pour un procédé simple.


Palillogie ou épizeuxe ou redoublement ou réduplication : des mots savants pour désigner un procédé simple, la répétition, en les plaçant côte à côte, des mêmes mots ou groupes de mots.

Autre exemple très connu de palillogie : « Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine (Victor Hugo, Les Châtiments, 1853) ! » Oui, je cite souvent Victor Hugo.


Un petit exercice d'écriture ?

À votre tour, réfléchissez à ce qui constitue un mystère pour vous, puis parlez-en dans une ou plusieurs phrases qui contiendront une comparaison, une asyndète, une pallilogie (dans l’ordre que vous souhaitez évidemment).

Un exemple de mon cru pour vous encourager : « En vérité, en vérité, c’est un grand mystère pour moi que de voir nommer par des termes si compliqués des choses si simples. Je devine le souci de précision, de maîtrise, le besoin de donner un nom à un phénomène pour être sûr de l’avoir bien assimilé. Je comprends, je comprends bien le plaisir du mot technique, exact. Toutefois, dans certains cas, c’est comme pénétrer dans une maison en faisant le tour par derrière alors que la porte d’entrée est grande ouverte. »


A vous de jouer.


Photomontage avec paysage de montagne et vignes au premier plan dans la partie basse et apparition d'un kaléidoscope dans la même gamme de couleurs en plein milieu du ciel.
"Mon âme a son secret, ma vie a son mystère."

Les arts se prélassent ou comment raviver sa culture générale


Voici quelques suggestions d'oeuvres à découvrir ou à revisiter à l'occasion de notre enquête dans la sombre et attirante contrée du mystère.

Quels livres, quelles chansons ou quelles musiques, quels films, quelles oeuvres d'art vous semblent baignées d'un halo de MYSTÈRE?

Un roman, des poèmes :


Le roman de Gaston Leroux, publié en 1907, Le Mystère de la chambre jaune : l’enquête du journaliste Rouletabille sur l’agression de la fille d’un célèbre physicien, le professeur William Stangerson. La jeune femme, Mathilde, a été retrouvée très mal en point dans la chambre peinte en jaune qui jouxte le laboratoire. La chambre était fermée de l’intérieur, les volets étaient clos ... mystère ... ; la poésie de Stéphane Mallarmé (1842 - 1898) qui parlait d'ailleurs de « mystère dans les Lettres » ou celle de Paul Valéry (1871 - 1945) sont empreintes de mystère. Des films :


La version cinématographique du Mystère de la chambre jaune, roman cité plus haut, par Bruno Podalydès en 2003 ; la série télévisée Les Mystères de l’ouest, diffusée dans les années soixante, avec Ross Martin et Robert Conrad qui jouent deux agents des services secrets américains, vivant de folles aventures dans leur luxueux train à vapeur privé ; Le Mystère von Bülow de Barbet Schroeder, sorti en 1990, film basé sur une histoire vraie (une riche héritière est retrouvée dans un coma profond ; son mari - joué par Jeremy Irons, Oscar du meilleur acteur - accusé, fait appel à un avocat professeur de droit à Harvard).

Des œuvres d’art :


Pour ne citer qu'elle, mais elle n'est pas des moindres, l’oeuvre de Magritte (1898 - 1967), très énigmatique, souvent teintée d’humour, qui s’interroge sur la représentation du réel.

Des musiques, des chansons :


Le chanteur Alain Bashung (1947 - 2009) (Osez Joséphine, Madame rêve, La nuit je mens) ; le groupe rock progressif français Ange formé en 1969 ; Genesis, groupe britannique de rock connu à partir des années 70 avec, au chant, Peter Gabriel puis Phil Collins.


À vous de compléter la liste.



Prêt-e à lever à nouveau le voile sur un mot et son univers la semaine prochaine ?


Mission accomplie ! Nous avons dévoilé les arcanes du mot mystère, son étymologie, les termes de la même famille. Comparaison, asyndète, palillogie n'ont plus de secret pour nous. En y réfléchissant, nous trouvons bien des oeuvres d'art qui font entrer dans un monde inconnu, troublant mais palpitant.

Osez faire l'exercice d'écriture suggéré dans l'article et laissez un commentaire en bas de page si le coeur vous en dit.

À la semaine prochaine pour une nouvelle exploration linguistique, stylistique et artistique.

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